La question de la protection de l’enfance s’est imposée au cœur de l’agenda parlementaire. De Bétharram au périscolaire parisien en passant par le meurtre de Lyhanna ou les assauts des réseaux proxénètes sur les foyers de l’ASE, il aura fallu que bien des drames et des dysfonctionnements soient révélés, que bien des victimes aient le courage de parler. En août, la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez a déposé aux côtés de la Coalition féministe et enfantiste (qui rassemble environ 150 associations et collectifs) une proposition de loi dite « intégrale » traitant conjointement des violences faites aux femmes et aux enfants.
Les chiffres sont révoltants : alors que seuls 8 % des enfants parviennent à parler au moment des faits, près d’un enfant sur trois chez qui un traumatisme lié à la maltraitance a été diagnostiqué avait déjà consulté un médecin auparavant sans que cette maltraitance ne soit repérée, et le système actuel contraint un enfant à répéter en moyenne 9 fois son récit avant qu’une prise en charge judiciaire ne soit enclenchée.
Alors que le texte est en cours de discussion, la question des moyens et des modalités de repérage des violences est au cœur des débats. C’est une question légitime de design des politiques publiques : au-delà d’intentions apparemment largement partagées, c’est dans les aspects les plus concrets de sa mise en œuvre que se joue le sens ou l’utilité de l’action publique.
Dans sa première version, la proposition de loi intégrait notamment l’une des préconisations phares de la CIIVISE : la mise en place d’un entretien annuel entre chaque élève et un adulte, dédié à la détection d’éventuelles violences vécues. Il s’agit de briser la stratégie de l’agresseur, qui impose le silence à sa victime en lui interdisant de parler.
Cette disposition a été abandonnée en commission, avant que le rapporteur thématique Erwan Balanant (Les Démocrates) propose de la rétablir en séance publique via un amendement que le gouvernement pourra choisir de soutenir, ou non.
Aussi, la question derrière le sort de cette disposition est très simple : comment repérer les victimes ?
La réponse, quand on refuse aux institutions et aux associations les moyens nécessaires, peut tenir en ce que nous appelons un « outil magique », de ceux dont on fait croire que la mise à disposition permet de résoudre un problème. Dans le champ des violences faites aux enfants, cela peut conduire à la tentation d’importer un objet qui semble avoir fonctionné dans un contexte considéré comme proche : dans la lutte contre les violences conjugales, le « violentomètre » a été largement plébiscité pour sa capacité à aider les femmes à identifier les situations de violences conjugales. Alors, pourquoi ne pas en concevoir une déclinaison pour les enfants, dont la parole serait ainsi libérée ? C’est le propre des outils magiques d’avoir une forte portée symbolique et d’être faciles à expliquer au grand public, permettant de donner l’impression qu’un problème complexe a bien été pris en charge.
Pourtant, les « outils magiques » posent selon nous trois problèmes fondamentaux.
D’abord, ils peuvent contribuer à invisibiliser la nécessité de politiques structurantes et de moyens réels : un outil d’auto-diagnostic ne remplacera jamais une politique publique de prévention, de soin et de prise en charge judiciaire ou éducative des victimes comme des auteurs, dont on ne peut se passer au vu du caractère massif des violences faites aux enfants.
Ensuite, ils laissent dans l’ombre ce qui se passe ou devrait se passer après un auto-diagnostic : orienter ne signifie pas distribuer un numéro d’urgence, surtout pour des enfants, mais faire connaître à celles et ceux qui doivent le protéger les rouages administratifs et judiciaires qui s’enclenchent et les suites concrètes d’une révélation. Amener un enfant à prendre conscience de ce qu’il subit sans lui garantir l’attention et la disponibilité d’au moins un adulte de confiance est un calcul dangereux : une seule promesse rompue, un seul échec dans le relais, et l’enfant se taira de nouveau, peut-être pour toujours.
Enfin, au-delà de la dépolitisation, les outils d’auto-repérage destinés aux enfants posent une question éthique fondamentale : à qui fait-on porter la responsabilité de leur protection ? Adapter un violentomètre, laisser les enfants demander un entretien ou leur faire remplir un questionnaire d’auto-évaluation revient, en pratique, à exiger de l’enfant qu’il qualifie lui-même la violence qu’il subit et qu’il prenne l’initiative de parler à un adulte.
C’est un contresens majeur : la particularité des enfants, c’est d’avoir besoin des adultes et la protection des enfants est une obligation collective qui incombe entièrement aux adultes. La priorité est donc de concevoir les outils qui manquent aux adultes pour repérer et agir utilement. Concrètement, cela implique d’abord d’encourager les démarches de signalement en légitimant les préoccupations sur la base de repères précis qui permettent d’identifier et caractériser les signaux faibles. Il faut ensuite sécuriser le recueil de la parole, en formant les adultes à accueillir les révélations sans jamais rompre la chaîne de confiance. Et tout cela sera vain si la chaîne de prise en charge dysfonctionne, faute de coordination ou de manque de moyens.

On l’a vraiment vraiment fait
Créer une station de micro-météo de quartier pour aider les habitant·es et les gestionnaires publics à adapter les usages quotidiens pendant les vagues de chaleur.

Si l’analyse des usages des habitante·es des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) n’a pas encore fait l’objet d’une saisine officielle de Vraiment Vraiment, cela fait deux étés que nous avons choisi de travailler sur cette question de façon transverse et expérimentale : le sujet nous paraît fondamental, tant les inégalités sociales face à la chaleur et ses conséquences sont terrifiantes.
Tout en renforçant nos connaissances techniques sur les phénomènes complexes de la chaleur urbaine et de sa perception par les humains, nous nous sommes donné les moyens d’être à l’écoute des usages liés à l’adaptation à la chaleur sur différents projets urbains de l’agence menés notamment aux côtés des équipes de Paris Métropole Aménagement et de Paris Habitat, sur différents territoires.
Quand on vit en ville, les températures fournies par Météo France ne permettent pas à chacun·e d’adapter son comportement au fil des heures et des jours pendant une vague de chaleur : plus une ville est grosse, moins les prévisions de l’opérateur national ont des chances de correspondre à ce que vivent les habitant·es. Entre la température de l’air, l’humidité, le vent, le rayonnement des surfaces (Tmrt), la chaleur accumulée par les bâtiments, la variabilité de l’évapotranspiration végétale et bien d’autres paramètres objectifs ou subjectifs, l’expérience thermique réelle peut connaître des écarts supérieurs à 10°C avec la météo du JT. La grosse moitié des Français·es qui vivent en zone urbaine manque ainsi de données météo utiles pour faire face aux vagues de chaleur.
Pour comprendre ce qui se joue et répartir les capacités d’action au plus près de la vie des gens, il nous paraît donc indispensable de croiser des données de proximité avec les perceptions et les usages quotidiens des habitant·es.
Pour ce qui est des données de proximité, nous avons composé de petit kits thermiques dotés d’une précision intermédiaire (± 0,2 degré / ± 2% d’humidité) et surtout légers, pratiques et frugaux, que l’on a pu mettre entre les mains d’habitant·es, de gardien d’immeubles et de gestionnaires de bâtiments publics. Très simples d’utilisation, ces outils permettent de mieux comprendre l’expérience thermique au sein de son logement, de son équipement ou dans un espace extérieur.

La donnée récoltée, avec des relevés de température détaillés, heure par heure, sur des sites variés à Paris (logements sociaux et espace public au sein de résidences QPV, mais aussi dans un bâtiment universitaire), nous permet de développer une lecture chronotopique de la chaleur avec deux échelles de temps distinctes : la journée, des petits matins frais aux soirées pendant lesquelles la chaleur de la journée se destocke plus ou moins, et la semaine, pour suivre les évolutions au fil des journées caniculaires du comportement thermique des bâtiments, des espaces publics et des espaces verts.
Un même lieu peut être agréable le matin, devenir étouffant en seconde partie d’après-midi et rester chaud jusque tard dans la nuit. Les bâtiments et les sols stockent la chaleur, qui s’accumule de jour en jour lorsque les températures nocturnes ne permettent pas de l’évacuer. En ville, un “îlot de fraîcheur” est donc un objet vague, qui mérite d’être précisé : un bâtiment frais à une heure donnée peut devenir un îlot de chaleur plus tard dans la même journée ou après plusieurs jours de vague de chaleur. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de savoir où il fait frais, mais de comprendre à quelle heure, pour combien de temps et sous quelles conditions.

En parallèle de ces mesures, nous avons mené des entretiens auprès d’habitant·es de résidences de logement social afin de collecter les récits de l’impact de la température sur la vie quotidienne et documenter les tactiques mises en place lorsqu’il est impossible de s’échapper vers des lieux plus frais.
Ces récits font apparaître des conflits d’usages exacerbés par la chaleur : quand il fait 39° degrés dehors, avec les fenêtres ouvertes et les activités en extérieur dans les cours d’immeubles, les effets de mitoyenneté et de proximité visuelle et sonore entre voisins sont décuplés, en même temps que la fatigue accroît les tensions. Comment concilier les enfants qui jouent dans la cour jusque tard dans la soirée parce que l’appartement est invivable et le besoin de repos des personnes âgées ou de celles et ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler et ont, forcément, les fenêtres ouvertes ?
Après la mise en place de ces premiers dispositifs, nous souhaitons approfondir dans plusieurs directions avec les bailleurs sociaux et collectivités volontaires :
Réinventer la géographie de la fraîcheur dans les villes : en période de chaleurs extrêmes prolongées, les hyper-refuges de fraîcheur (grand parc ombragé, équipement climatisé…) ne suffisent pas. On ne peut pas demander aux habitant·es de passer leur journée dans un parc à plusieurs kilomètres de leur lieu de vie ou de travail qui nécessite souvent pour s’y rendre de traverser plusieurs expériences invivables. On a probablement déja oublié à quel point il était insoutenable d’emprunter une partie des boulevards urbains, d’attendre un bus en plein soleil, qui n’arrivait lui-même plus à se climatiser. Cela suppose donc de repenser la géographie des refuges climatiques en ville en termes de gradients, pour que chaque habitant·e puisse gagner en température de confort à plusieurs échelles : gagner par rapport à son domicile 2-3 °C à 50 m, 5-6 °C à 300 m, 10 °C à 1 km… C’est cette multiplicité de refuges plus ou moins frais qui permet de mener un quotidien le plus normal possible.
Produire et diffuser des bulletins météos de micro-quartier qui explicitent l’évolution des températures dans différents espaces pour les jours à venir : les cartes classiques d’îlots de fraîcheur présentent une vision statique et théorique, qui ne tient pas compte des phénomènes réels de stockage de la chaleur. L’objectif serait de transformer la connaissance thermique en informations utiles et en gestes très concrets, aussi bien pour les habitants que pour les gestionnaires de bâtiments.
Penser l’hospitalité et les aménités des refuges de fraicheurs : beaucoup de collectivités semblaient déçues par les fréquentations parfois modestes de certains “refuges climatiques” ouverts cet été, et en ont déduit qu’il n’y en avait pas vraiment besoin. Nos entretiens avec les habitants en QPV (ou les statistiques de mortalités) disent tout autre chose. Ce n’est pas tant les hyper-performances thermiques des refuges que des questions très concrètes d’accueil qui jouent : est ce que je peux venir dans l’école climatisée même si je n’ai pas d’enfants ? Pourrais-je m’y asseoir ou m’allonger? Est ce qu’il y a des toilettes ? Un endroit pour mon ordi avec du wifi ? Des boissons fraîches ? Quelle température fera-t-il ? Est ce que je peux venir avec mes enfants bruyants ? Avec des amis pour papoter ?
L’adaptation de bâtiments aux températures d’été ou d’hiver repose sur des leviers très différents. Les mécanismes estivaux sont plus complexes, en ce sens qu’ils reposent moins sur la technique bâtimentaire que sur l’accompagnement des usager·ères à des gestes quotidiens, pas toujours intuitifs et qui dépendent de l’exposition du logement, de son inertie thermique, etc.
À notre sens, il y a un réel enjeu à faire dialoguer ces connaissances techniques avec une bonne compréhension du terrain, des comportements des usager·ères et des modes de gestion des acteurs publics, en s’appuyant sur les outils du design des politiques publiques.
Pour en parler, présenter plus en détail ces dispositifs et mettre en commun nos hypothèses et enseignements, nous vous proposons un webinaire dédié jeudi 5 novembre 2026 à 12h00.
Pour vous inscrire et recevoir le lien de connexion, c’est ici.

On a vraiment vraiment aimé
L’échange croisé entre Maxence De Block, Léana Moulia (Vraiment Vraiment) et Camille Delpey (LA PILE) sur leur expérience respective du programme Territoires zéro chômeur longue durée pour imaginer de nouvelles manières d’intégrer les habitant·es dans un projet de rénovation urbaine.
La plateforme France Termes, qui élabore et publie les traductions officielles de termes anglophones dans de nombreux secteurs. On vous conseille le voyage, notamment pour obtenir la réponse à cette question qui vous hante probablement : faut-il traduire “beach-volley” par volley de sable ou volley sur sable ?
Le portail des mobilités de l’APUR : un ensemble de cartographies interactives sur différentes thématiques de mobilité (“transports en commun”, “place de la voiture”, “ville de proximité”) à l’échelle du Grand Paris en 2022, 2024 et à l’horizon 2030. Une riche base de données qui mérite le détour pour observer les évolutions et projections dans le temps.



